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 Résumé : Dans un contexte où d'autres pays émergents dressent leurs desseins pour l'Afrique, il est intéressant de questionner les enjeux de la récente ruée de l’Inde vers le continent. Plus précisément, l’émergence de l’Inde l’a poussée à reconfigurer ses relations avec les pays africains en maniant à la fois l’esprit de la coopération Sud-Sud et une realpolitik assumée. Au-delà de ses partenaires classiques de l’Afrique de l’Est et du Sud, l’Inde a étendu ses intérêts commerciaux et sa coopération, pour inclure de nombreux pays africains, notamment, les pays de l’Afrique francophone. La question prééminente que se propose donc cette contribution, porte, entre autres, sur les véritables motivations politiques et géoéconomiques qui sous-tendent la récente politique africaine de l’Inde.

Mots clés : Afrique ; Inde ; Puissance émergente ; coopération sud-sud ; IED ; Commerce ; Soft power

 

Introduction

 

Délaissée au sortir de la guerre froide, l’Afrique est de nouveau courtisée par certaines puissances régionales prônant un modèle de coopération Sud-Sud. En raison des convoitises géopolitiques actuelles, les pays émergents représentent une autre diversification importante des relations internationales de l'Afrique, susceptible d’une redistribution des cartes entre les anciennes puissances coloniales et les nouveaux arrivants sur un continent à la fois convoité pour ses ressources naturelles et courtisé pour ses enjeux géopolitiques[1]. Inscrites donc au cœur d’une vague de convergences Sud-Sud alternative au système occidental dominant, les coopérations chinoise et indienne se sont ainsi fortement accrues avec l’Afrique depuis le début des années 2000[2].

 

Quatre principales raisons ont été avancées pour expliquer la montée en force des pays émergents en Afrique au début des années 2000: D’abord, on a relevé la convoitise envers les ressources naturelles africaines. Ensuite, il s’agit de la volonté de s’ouvrir de nouveaux marchés, étant donné les taux de croissance affichés par certains pays africains (comme l’Angola, l’Ethiopie, le Mozambique et le Rwanda). En fait, cette condition constitue un facteur d’attraction pour les investisseurs étrangers. En troisième lieu, il s’agit de la recherche d’appuis ou d’alliances dans les négociations internationale. La quatrième raison trouve sa raison d’être dans la nécessité pour les pays émergents d’accentuer leur périmètre d’influence, leur visibilité et leur reconnaissance internationales.

 

Dans cette optique, la coopération multi-facettes indo-africaine est une illustration frappante de la nouvelle évolution de la diplomatie économique Sud-Sud. Le développement de nouvelles relations politico-économiques, indo-africaines, passe notamment par les instruments classiques diplomatiques, politiques et économiques, mais aussi, de plus en plus, par le soft power[3], à travers les réseaux d’influence et un ensemble de partenariats. Les relations de coopération très particulières développées par l’Inde vis-à-vis des pays africains et les enjeux géoéconomiques de l’Afrique, déjà cités, constituent des raisons qui peuvent converger vers la considération de l’hypothèse que la nouvelle coopération Inde-Afrique peut être approchée comme une stratégie alternative au développement de l’Afrique.

 

D’emblée, malgré les implications importantes et croissantes des entreprises indiennes et le renforcement de ses liens politiques avec les Etats du continent africain, la montée de la présence indienne en Afrique a été largement négligée [4]. Si la présence de la Chine en Afrique a fait l’objet de fréquentes publications, la percée de l’Inde sur le continent africain n’a pas suscité assez d’intérêt[5]. Autant, à cause des liens historiques entre l'Inde et l'Afrique orientale ou australe, les études sur les relations entre l'Inde et l'Afrique se concentrent principalement sur cette région alors que l’Etat indien a élargi son influence à l’Afrique francophone, plus particulièrement au Sénégal, à la Côte d’Ivoire et aux pays du Maghreb. L’existence de marchés locaux conséquents et la proximité du marché européen constitue d’importants facteurs d’attractivité pour les investissements indiens en Afrique du Nord[6]. Par ailleurs, alors que les travaux académiques sont encore peu nombreux et méconnus sur le sujet, dans notre revue de littérature sur la récente présence indienne en Afrique, nous avons  constaté que beaucoup de recherches réalisées sur le nouveau déploiement indien sont principalement l’œuvre de consultants de certains organismes internationaux[7]. Aussi, quoique la percée indienne soit motivée en premier chef par l’objectif de favoriser une convergence d’intérêts des pays du Sud autour d’une réforme de la gouvernance mondiale, dans les analyses de la présence indienne en Afrique subsaharienne, l’accent est souvent mis sur les raisons énergétiques et stratégiques.

 

Toutefois, outre l’absence d’un passé colonial qui le démarque des occidentaux, la démarche indienne s’inscrit dans une profondeur historique "tiers-mondiste"[8]. Néanmoins, à partir des années 2000, l’investissement et le commerce sont devenus deux aspects clés de la stratégie africaine de l’Inde. Concoctées sous  de l’ère de son émergence, ses nouvelles relations économiques avec le continent africain se sont reconstituées selon une approche plus pragmatique, donnant la primauté aux intérêts économiques et énergétiques indiens. Cependant, en cherchant  à se démarquer des autres partenaires africains, occidentaux (USA et Europe) et non occidentaux (Chine, Japon, Turquie, Brésil et Afrique du Sud), l’analyse de l’engouement indien pour l’Afrique gagne à intégrer aux enjeux économiques indiens ceux de construction et de réputation d’une puissance douce (soft power).

 

Prendre en compte le contexte actuel de la nouvelle ruée vers l’Afrique est susceptible d’expliquer aussi bien la stratégie indienne sur le continent africain que les limites de son influence au regard des stratégies des autres acteurs internationaux concurrents. La présente contribution vise à proposer quelques éclaircissements autour de la récente intensification de la présence indienne en Afrique. L’objectif  donc de cette étude est d’analyser les enjeux de la montée de cette coopération économique indo-africaine et de montrer son incidence sur le développement socio-économique de l’Afrique. D’où les questions ci-après : Comment l’émergence de l’Inde l’a incité à reconfigurer ses relations avec les pays africains ? Quel sens faut-il donner à l'intérêt renouvelé de l'Inde pour l'Afrique ? Quelle pourrait-être la valeur ajoutée de l'Inde par rapport aux autres partenaires de l'Afrique ? Constitue-t-elle un nouveau « modèle » de coopération au développement ?

 

Sur le plan méthodologique, l’intérêt d’une approche continentale est de penser en même temps l’existence de l’Afrique comme une réalité régionale malgré la diversité de ses situations internes qui présentent de grandes variations aux plans économique, politique et social. Elle reflète aussi une manière de plus en plus répandue de penser les dynamiques africaines dans la mondialisation, à travers l’indice du commerce, les flux d’investissements indiens et l’aide publique indienne pour le développement de l’Afrique à partir des données couvrant la période 2008-2018[9]. Pour brosser donc les formes de la pénétration économique de l’Inde en Afrique, notre propos  insistera d’abord sur les aspects économiques et politiques du renforcement de la coopération indo-africaine. Ensuite, le nouvel engouement de l’Inde pour l’Afrique est analysé à travers les motivations profondes qui ont présidé à l'institution de ces relations ainsi que plus globalement aux conséquences géoéconomiques et géopolitiques de la présence des pays émergents en Afrique.

I-L'Afrique et l’émergence géoéconomique de l’Inde 

L’Inde est une puissance qui resurgit en Afrique. Le récent regain d’intérêt est facile à constater à travers l’engagement économique de l’Inde sur le continent africain. Contrairement à la période précédente de la Guerre froide et de décolonisation où la solidarité politique constituait le moteur de partenariats indo-africains, la nouvelle présence indienne en Afrique est basée sur des impératifs économiques. En guise de mise en contexte, nous proposons un bref retour sur l’histoire des relations politico-économiques indo-africaines. La politique africaine de l’Inde était d’abord structurée autour d'objectifs politiques et moraux ayant pour finalité de positionner l'Inde comme un leader du Tiers monde. Cependant, avec son  nouveau projet africain, l'objectif est plutôt la projection de l'identité  d'une Inde "puissance émergente" qui structure ses intérêts autour de considérations  économiques, énergétiques et géostratégiques.

I-1-De leader du "tiers-mondisme" à une puissance "émergente"

L'Inde et l'Afrique entretiennent des relations depuis les années 1950. Après son accession à l'indépendance en 1947, dans un contexte de guerre froide, elle s'est érigée en fer de lance du mouvement Tiers-mondiste en inspirant la Conférence de Bandung d'avril 1955. Elle prend ainsi une sérieuse option pour le renforcement de la coopération Sud-Sud en passant par le développement des relations politiques  et économiques avec le Tiers-Monde dont les Nations africaines qui venaient d'accéder à l'indépendance. Le non-alignement, érigé en principe de la politique étrangère indienne par Jawaharlal Nehru[10], a été le moyen par lequel l'Inde a scellé des partenariats qui lui ont permis d'étendre son aire d'influence et de bénéficier par la suite de rapports privilégiés avec le continent africain[11].  Le support de longue date de l’Inde pour la décolonisation ainsi que son opposition à l’apartheid en Afrique du Sud donne une certaine stature positive à cette puissance asiatique dans plusieurs États africains.

 

Après sa défaite contre la Chine en 1962, l’Inde renonce peu à peu à sa neutralité politiqueen se rapprochant de l’Union soviétique, qui deviendra l’un de ses principaux soutiens. L’Afrique est devenue alors un lieu de confrontation entre l’Occident, l’Union soviétique et la Chine. Progressivement, l’Inde s’en trouvait écartée et marginalisée. En effet, pendant plusieurs années, l’Inde confrontée à ses propres difficultés intérieures (perte de l’allié soviétique, échec de son modèle économique autarcique, poids de la dette extérieure...) était sujette à limiter ses ambitions en dehors de ses frontières[12].

 

Alors que le contexte mondial dans lequel s’est déroulé le demi-siècle qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale n’était pas favorable à la construction de liens économiques indiens durables avec le continent africain, le début du XXIème siècle marque une implication plus soutenue de l’Inde en Afrique. Suite à son émergence économique au début des années 1990, L’Inde entend rattraper un retard conséquent. Toutefois, le réengagement indien sur le continent africain dressé autour d’objectifs (politiques, commerciaux et énergétiques) a mis en avant l’esprit de coopération du Mouvement des non-alignés[13]. Ainsi, tout en s’inscrivant dans une véritable continuité historique et idéologique, l’Inde a taché d’établir de nouvelles relations avec l’Afrique, fondées, cette fois-ci, sur une coopération concrète au niveau économique et technologique[14]. Chemin faisant, durant les années 2000, l’Inde s’intéresse de près au marché africain des matières premières. L'importance de l'implication indienne en Afrique est à jauger à l’aune de ses relations économiques en termes d’échanges commerciaux et d’investissements directs.

 

I-2- Des  relations commerciales basées sur des liens anciens

 

L’Inde et l’Afrique partagent un héritage historique de relations commerciales et culturelles. En fait, l'Inde est présente en Afrique depuis plusieurs siècles. Les migrations de la période coloniale ont également joué un rôle majeur dans l’établissement de liens pérennes entre les populations comme à l’île Maurice, en Ouganda ou en Afrique du Sud où de nombreux indiens se sont établis. En effet, c’est en Afrique du Sud en 1893, que le jeune avocat Gandhi exerçait pour la première fois sa vision d’une désobéissance civile non violente en luttant pour les droits civiques de la communauté indienne. Dès lors, les échanges économiques, entraînèrent l'installation de commerçants indiens et d'ouvriers dont les descendants forment des communautés dans de nombreux pays africains aujourd’hui[15]. Si l’on constate une stagnation des relations économiques indo-africaines pendant plusieurs décennies, elles sont réactivées par la montée en puissance de l’économie indienne dans les années 1990.

 

D’après les chiffres fournis par la Commission économique pour l’Afrique, les échanges commerciaux bilatéraux entre l’Inde et l’Afrique sont passés d’un 1 milliard de dollars USA en 1995 à 75 milliards de dollars en 2015 en passant par 30 milliards de dollars en 2010[16]. Ils devraient atteindre la barrière des 100 milliards de dollars vers cette fin d’année de 2018 selon les estimations des institutions économiques internationales. De 2010 à 2015, les exportations de l’Inde vers l’Afrique ont augmenté de 93% et les importations de 28%. En effet, alors que  les exportations indiennes vers l’Afrique sont  passées de 17,9 milliards de dollars USA en 2010 à 34,6 milliards de dollars USA en 2015, ses importations africaines ont passé de 31,4 milliards à 40,4 milliards de dollars USA sur la même période.  L’Inde est toutefois loin derrière la Chine dont les échanges bilatéraux avec les pays africains s’élevaient en 2014-2015 à 210,2 milliards de dollars. C’est dire que l'Inde atteignait des sommes trois fois inférieures. Mais elle n'en a pas moins d’ambition pour pénétrer sur le continent.

 

De 2010 à 2015, le Nigéria était le premier partenaire économique de l’Inde en Afrique avec un volume d’import-export de 1,6 milliard de dollars, suivi par l’Afrique du Sud avec 1,1 milliard, puis par le Kenya et le Mozambique. Pour s’approvisionner en pétrole, l’Inde compte aussi sur le Soudan, le Soudan du Sud, l’Angola, la Guinée Equatoriale et sur les jeunes producteurs comme le Ghana et la Côte d’Ivoire. De même, outre le pétrole, l’Inde importe d’Afrique de l’or et des diamants, mais aussi du charbon et des produits agricoles (acide phosphorique, noix de cajou). Les premiers exportateurs africains vers l’Inde sont le Nigéria, l’Afrique du Sud, l’Angola, l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et tout récemment le Mozambique. En somme, les relations commerciales de l'Inde avec l'Afrique sont dominées par les importations de ressources naturelles.

Par contraste, les exportations de l'Inde vers l'Afrique sont diverses, allant des produits finis de moyenne à basse technologie et comprennent les produits manufacturés, les machines, le matériel de transport, les produits alimentaires et pharmaceutiques. Au niveau régional, le commerce de l'Inde avec l'Afrique australe et l'Afrique de l'Est a toujours été d'une importance capitale. Un tiers de ses exportations sont aujourd'hui dirigés vers l'Afrique de l'Est. Les raisons sont historiques, linguistiques et géographiques[17], mais cela ne freinera pas les nouvelles ambitions indiennes. Ces dernières années, les pays d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique du Nord sont devenus des partenaires commerciaux importants. Grâce à des investissements de grande envergure dans divers secteurs et dans  les différentes régions d'Afrique, les entreprises indiennes, publiques et privées, ont acquis une présence notable sur le continent.

I-3-De la récente montée des investissements indiens en Afrique

 

À partir des années 2000, le marché africain est de plus en plus convoité par les entreprises indiennes[18]. L’engagement indien en Afrique est stratégiquement plus important étant donné sa proximité avec le continent, sa grande diaspora et sa stratégie plus coopérative[19].Quoiqu’il en soit, les investissements indiens en Afrique sont en réalité pilotés par quelques grandes entreprises publiques. Alors qu'environ 597 entreprises indiennes aient investi en Afrique durant la période 2008-2016, seulement11 grandes entreprises représentent environ 80% du total des flux d'investissements indiens sur le continent. Avec des investissements de 3,02 milliards de dollars, ONGC Videsh arrive en tête de liste, suivi par la Gujarat State Petroleum Corporation, Interlabels Industries, OilIndia et Coromandel International[20].

 

Par ailleurs, il a été établi que 90% des flux d’investissements directs indiens vers l’Afrique entre 2008 et 2016 ont transité via un seul pays, l’Ile de Maurice[21] qui a reçu 47,6 milliards de dollars d’investissements indiens sur un total de 52,6 milliards de dollars servis au continent africain. Aussi, les investissements réalisés par l’Inde sur le continent entre 2008 et 2016 sont très concentrés géographiquement.  Avec une part de 63% et 22%, les régions de l'Afrique de l'Est et de l'Afrique du Nord ont attiré la majeure partie de ces investissements[22].

 

Dans les pays d'Afrique de l'Est[23] (Burundi, Kenya, Rwanda, Soudan du Sud, Tanzanie et Ouganda) entre 2008 et 2016, l'Inde a investi 3,8 milliards de dollars américains (soit 111 projets, soutenant 16 556 emplois)[24]. Le Kenya a reçu la plus grande part des investissements indiens, avec une part de 54,1%   soit un montant de 2,1 milliards de dollars pour 50 projets d'IDE soutenant 9 851 emplois. Au Kenya, les principaux secteurs d’investissement indien en 2008-2016 étaient le charbon, le pétrole et le gaz naturel, les communications, l’immobilier, les équipements automobiles et les produits chimiques. Sur la même période, La Tanzanie a reçu un investissement total de 829 millions de dollars de l’Inde, représentant 26 projets d’IED et 3689 emplois. Les principaux secteurs d’investissement recevant des investissements sont l’hôtellerie et le tourisme, la communication, l’industrie, les machines, les services financiers et les soins de santé.  De même, l’Ouganda a reçu des investissements indiens d’un montant de 699,4 millions de dollars pour 26 projets d’IED et 1928 emplois. Les principaux secteurs qui ont attiré des investissements indiens entre 2008  et 2016 sont les communications, les soins de santé, les transports, services financiers, loisirs et divertissements. Le Rwanda a reçu un investissement de 227 millions de dollars, ce qui a permis de réaliser 8 projets d’IED soutenant 1 056 emplois. Les principaux secteurs recevant des investissements indiens au Rwanda sont les communications, les produits pharmaceutiques, les soins de santé et les services financiers. En dernier, lieu Le Burundi a reçu des investissements indiens d'un montant de 2,9 millions de dollars dans le secteur de la santé, notamment, dans le domaine de la télémédecine.

 

En 2016-2017, les investissements directs indiens dans ces pays se sont élevés à 12,9 millions de dollars. Le Kenya a continué à recevoir les investissements les plus importants dans la région, soit 60,5% de l'investissement direct indien dans la région, suivi par l'Ouganda (25,6%), le Rwanda (12,4%) et la Tanzanie (1,6%)[25]. Comme le montre le tableau,  ci-dessous, hors l’Ile de Maurice, seule une poignée de pays africains a en effet bénéficié des 5 milliards de dollars investis entre 2008 et 2016  par l’Inde sur le continent africain. Le Mozambique s’est accaparé 52% de cette somme grâce notamment à l'investissement du groupe pétrolier ONGC Videsh dans le champ gazier de Rovuma. L’Egypte occupe la deuxième position avec 12% devant l’Afrique du Sud (8,8%), la Tunisie (3,8%) et le Kenya (3,1%). 

 

Les dix principales destinations africaines pour les IDE Indiens  entre 2008 et 2016                                                                   (en millions de dollars USA)

 

2008

2009

2010

2011

2012

2013

2014

2015

2016

Total

%

Mozambique

5,9

0

0,3

3, 6

0,5

1,9

2648,8

1,7

4,1

2666,9

52,9%

Egypte

423,8

7,5

13,5

24

62,7

40,8

14,4

9,3

6,8

602,9

12%

Afrique Sud  

29

84,7

29,5

23,6

137

18,9

27,6

63,9

28,3

442,5

8,8%

Tunisie

-

-

-

-

-

108,2

-

-

82,3

190,4

3,8%

Kenya

124,4

0,8

0,6

1,3

5,9

4,6

6,2

1,7

9

154,6

3,1%

Zambie

0,1

0,6

0,9

2

4,1

6,7

13,6

88,1

29,4

145,3

2,9%

Libye

24,5

12,9

52,5

3,5

0,6

27,4

7,4

0,1

-

128,8

2,6%

Ethiopie

1

3,5

3

4,1

2,8

4

42,7

14,1

21,1

96,4

1,9%

Maroc

2,5

1,1

-

38

4,9

5,8

10,7

13,7

19,4

96,1

1,9%

Soudan

55,5

16,2

13,9

0

0

-

0

-

-

85,7

1,7%

Sous-total

666,6

127,4

114,2

100,1

218,5

218,3

2771,4

200,4

4609,5

-

-

Total Afrique (*)

731,5

198,7

165,7

145,6

259,3

266,8

2828,7

224,1

5040,5

-

-

%

91%

64%

69%

84%

82%

98%

86%

91%

91%

-

-

 

Source:MalanchaChakrabarty, Indian Investments in Africa, cite.

(* ) Non compris l’Ile de Maurice

 

Ces dernières années, une grande partie des investissements indiens ont été consacrés aux pays d'Afrique de l'Ouest, du Nord et du Centre. L'Inde est le plus gros investisseur en Éthiopie et l'un des cinq premiers investisseurs en Égypte, au Ghana, au Burkina Faso, au Sénégal, au Togo et au Nigéria[26].Les compagnies pétrolières indiennes se sont aventurées en Afrique centrale et occidentale, en particulier pour le pétrole et l'acier (Angola, Nigéria, Guinée équatoriale et Libéria), la Zambie et l'Afrique du Sud respectivement pour le cuivre et l'or et l'Éthiopie au nord pour l'agriculture.

En somme, le secteur privé indien a pris d’assaut quasiment tous les grands secteurs de l’économie africaine, des matières premières à l’industrie automobile, en passant par les infrastructures, la téléphonie et l’industrie pharmaceutique, entre autres.  A titre d’exemple, le groupe de l’industrie automobile Tata, qui s’est implanté depuis les années 1960 dans plusieurs pays africains, n’est d’ailleurs pas la seule entreprise indienne à prospérer en Afrique[27]. L’Inde est ainsi très présente dans les télécommunications (à travers son opérateur Bharati Airtel), le secteur agro-alimentaire, l’industrie pharmaceutique ou encore les secteurs de l’équipement routier, en passant par les machines-outils et les camions de transport ou bien encore les équipements de sécurité et défense[28]. Ce dynamisme des investissements indiens s’est traduit, au cours des dernières années, par une frénésie d’acquisitions d’acquisition de terrains agricoles. Au-delà, la sécurité énergétique, les décideurs politiques indiens  sont préoccupés par  la sécurité alimentaire et les pénuries d'eau en Inde.

Dans l'ensemble, il est évident que les investissements indiens en Afrique sont dirigés par un ensemble complexe de facteurs et d'acteurs  (politiques, économiques, culturels et idéologiques)qui lient à la fois le gouvernement indien et le secteur privé. Conjointement à la sécurisation des approvisionnements énergétiques et des matières premières, les considérations politiques et géopolitiques entrent de plus en plus en jeu dans cet engouement de l’Inde pour l’Afrique. l’Etat Indien s’est alors naturellement tournées vers l’Afrique, dans un souci de diversification géographique de ses achats et pour rivaliser avec l’empire du milieu. Pourtant, la quête indienne  de  la sécurisation ses approvisionnements en matières premières sur un terrain de jeu longtemps monopolisé par les puissances occidentales peut-elle constituer une nouvelle marge de manœuvre pour les pays africains ?

II-Les enjeux politico-stratégiques de la récente politique africaine de l’Inde

Il est encore prématuré pour mesurer l'impact de la nouvelle coopération indienne en Afrique. Aujourd'hui, en tant que puissance émergente, l’Inde a besoin à la fois de matières premières pour maintenir sa croissance et de marchés pour écouler ses productions.  L'Afrique apparait comme l'une des solutions à ces deux problèmes : elle détient d'importantes réserves de matières premières et offre un marché qui dépasse maintenant le milliard  de consommateurs. Toutefois, les ambitions indiennes en Afrique ne portent pas seulement sur des échanges commerciaux ou des services financiers. Elles sont aussi politico-diplomatiques et stratégiques pour faire face au rival chinois. Ainsi, l'Inde a pour objectif de décrocher un siège au sein du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies et, pour ce faire, elle renforce ses liens avec les pays africains. En effet, les  trois séries de rencontres indo-africaines (2008, 2011, 2015) ont permis de finaliser de nombreux partenariats et de revenir sur des programmes d’entraide qui facilitent la coopération, la formation et le transfert de technologies dans des domaines aussi variés que l’éducation, la santé, les infrastructures, la sécurité alimentaire ou l’informatique.

Pour réaliser donc ses ambitions politiques et géopolitiques, l'Inde a vu dans le continent africain un allié de taille. Dans cette optique, les deux géants indien et chinois sont-ils de vrais participants à la coopération Sud-Sud ou représentent-ils davantage une nouvelle forme de domination? Est-ce que la Chine et l’Inde ont des approches comparables ou plutôt différentes? Sont-ils en compétition sur le territoire africain ou pourraient-ils être considérés comme complémentaires? Pour tenter de dégager des éléments de réponse à ces questions, il est intéressant de noter que les analyses à ce propos ne font pas de consensus, là- dessus.

II-1- Des ambitions politiques et stratégiques de l’Inde en Afrique

 

Afin de resserrer ses liens économiques avec l’Afrique, l’Inde a mis sur pied,  un espace de dialogue intitulé le Forum Inde-Afrique (India-Africa Forum Summit ou l’IAFS). Sur le modèle des rencontres Chine-Afrique institutionnalisées depuis 2000, le premier sommet indo-africain qui s’est tenu en 2008 à New Delhi a visé l’accélération des collaborations entre le géant de l’Asie du Sud et le continent africain et notamment à se constituer comme un fer de lance du multilatéralisme.

 

D’une certaine manière, en organisant le premier sommet du Forum Inde-Afrique en 2008,  l’Etat indien a voulu donc montrer qu’il a les moyens, et surtout la volonté de devenir un acteur économique et commercial majeur sur le continent africain. Du coup, la tenue d’un tel sommet l’expose d’emblée à une comparaison naturelle avec Pékin, étant donné l'accroissement de la présence chinoise en Afrique depuis la fin des années 1990[29]. Dans les faits, cette hypothèse ne peut pas être ignorée. Le premier sommet du Forum Inde-Afrique fait évidemment écho au Forum sur la coopération entre la Chine et l'Afrique qui, en 2006, était déjà à sa troisième édition. Même si, l'Inde en tant que République parlementaire fédérale, ne peut compter sur les mêmes atouts que la rivale Chine populaire, soit un système centralisé, autoritaire, qui impulse des politiques suivies par les groupes à capitaux publics comme privés. Néanmoins, l'Inde s'appuie sur un secteur privé atomisé et dynamique qui a lui-même animé les relations indo-africaines depuis les années 2000. Les investissements directs à l'étranger ont été accompagnés par les lignes de crédit de l'Exim Bank of India et chapeautés, politiquement, par les sommets Inde-Afrique. C’est dire que l'Etat indien a suivi les entrepreneurs indiens dans cette ruée vers l’Afrique.

 

Dans cette perspective, l’essor des relations économiques indiennes avec l’Afrique a suscité plusieurs déplacements sans précédent des principaux responsables politiques indiens et la signature d’accords bilatéraux avec les pays africains. La barrière de la langue ne semble plus être un obstacle à l’expansion du commerce indo-africain. Ainsi, l’Inde n’hésite pas à élargir ses partenariats avec l’ensemble des pays africains. En fait, en amont de la tournée du Premier ministre indien Narendra Modi dans quatre pays africains (Mozambique, Afrique du Sud, Tanzanie et Kenya) en juillet 2016, le vice-président indien, s’était rendu au Maroc et en Tunisie deux mois plus tôt, en mai 2016. En juin 2016, c’est le  Président indien Pranab Mukherjee qui s’est rendu sur le continent pour la rencontre de  ses homologues du Ghana, de la Côte-d’Ivoire et de la Namibie. La multiplication des déplacements et les initiatives des responsables politiques indiens visent à encourager le développement de partenariats pérennes avec l’ensemble des 54 pays africains.

 

En juillet 2018, le Premier ministre indien a visité  l’Ouganda, le Rwanda avant de se rendre pour l'Afrique du Sud. Devant le parlement ougandais, il déclarait : « Nous avons combattu la colonisation, ensemble. Nous allons nous battre pour la prospérité, ensemble ». Dans la foulée, il annonçait la création de 118 lignes de crédits pour un total de 11 milliards de dollars pour 40 pays africains, et la création de 18 ambassades sur le continent d'ici 2021.En effet, contre près de 50 ambassades chinoises sur le continent africain, l’Inde ne compte actuellement que 34 ambassades et consulats généraux sur le continent africain[30]. En ce sens, la nouvelle tournée africaine de Narendra Modi, qui a coïncidé avec celle du président chinois Xi Jinping sur le continent, a avant tout pour objectif de contrer l’influence chinoise grandissante sur le continent.

 

Face à son rival chinois, l’Inde, qui a pour ambition d’obtenir une place au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, mise de plus en plus sur le renforcement de ses liens historiques avec l’Afrique pour peser davantage lors des réunions internationales. Dans cet esprit, avec l’Allemagne, le Brésil et le Japon, l’Inde a été  à l’origine de la proposition intitulée ‘’G 4’’, destinée à élargir le Conseil de sécurité de 15 à 25 membres, en créant six nouveaux sièges de membres permanents, dont deux pour les pays du continent africain. Au-delà de cette question, l’Inde voit dans ses alliés africains un relais de sa diplomatie et d’appuis  pour permettre l’élection de candidats indiens au sein des instances internationales. Le soutien et les votes des 54 nations africaines est pour elle un enjeu crucial. Outre, la conclusion de partenariats militaires avec les États de l’Est africain est également une motivation la poussant à resserrer les liens avec le continent africain, un soft power à l’indienne, fondé concrètement sur des aides, des bourses d’études et la médecine à distance, complète le tableau.

II-2-Les aspects de la promotion  du soft power indien en Afrique

De manière générale, l’Inde est très engagée dans la coopération Sud-Sud (CSS). En effet, l’expertise de l’Inde est sollicitée dans les domaines du développement rural, de l’agriculture, des infrastructures, de l’éducation et de la santé[31]. En 2012, l’Inde a créé une structure administrative pour la coopération au développement (Development Partnership Administration) relevant de son ministère des affaires étrangères. Ceci dit, on ne peut manquer de souligner que  l’Inde a contribué depuis plusieurs décennies au développement de divers pays africains.

 

Dans cette optique, les entreprises indiennes préfèrent former la main-d’œuvre locale africaine, ce qui contribue aux objectifs de transfert du savoir.  L’Inde concentre donc ses efforts en Afrique sur le développement des capacités et l’éducation, ce qui peut se vérifier concrètement dans son partenariat avec les pays du continent. Les fonds attribués à cette collaboration technique et économique servent à offrir des formations professionnelles en Inde à des candidats africains sélectionnés[32]. Le domaine de l’agriculture étant un élément central du programme. Sur ce,  aussi bien des équipements que de l’expertise ont été fournis à plusieurs pays africains pour améliorer la production alimentaire du continent.

 

Ainsi, l'Inde  a mis en place en 2004, le Team 9 (Techno-EconomicApproach for Africa -IndiaMovement), qui est un groupe de neufs pays (Burkina Faso, Tchad, Côte d'Ivoire, Guinée Equatoriale, Ghana, Guinée Bissau, Mali  et Sénégal) prioritaires dans l'agenda de la politique africaine de l'Inde. L’initiative s’inscrivait dans le cadre d’une politique plus large visant à mobiliser les pays d’Afrique de l’Ouest sous-développés mais riches en ressources, qui nécessitaient à la fois des technologies peu coûteuses et des investissements pour développer leurs infrastructures. En particulier, l’Inde souhaite de plus en plus jouer un rôle important en aidant la Côte d’Ivoire et d’autres pays d’Afrique de l’Ouest à canaliser plus efficacement leurs ressources énergétiques.

 

En 2009, le gouvernement indien a inauguré en collaboration avec l’Union africaine le Projet de réseau panafricain. Cette initiative d’envergure a donné accès à des milliers d’Africains à une éducation à distance et à la télémédecine par la mise en place d’un réseau internet par satellite et fibre optique. La mise en œuvre du projet est assurée par la compagnie d’État indienne Telecommunications Consultants India. Ce projet relie des centres d’apprentissage africains, des hôpitaux  et universités en Afrique, à des  universités indiennes et à des hôpitaux de spécialité en Inde. L’Inde développe aussi l’e-éducation, avec plus de 22000 étudiants africains qui suivent des cours à distance en partenariat avec une université indienne. Aussi, en plus d’octroyer une centaine de lignes de crédit à une cinquantaine de pays africains et d’accorder des tarifs préférentiels à 33 pays moins avancés[33], l’aide indienne à l’Afrique s’insère en fait dans un enchevêtrement compliqué d’interventions, de relations et d’engagements, mêlant logique «opportuniste» de l’intérêt et logique «altruiste» du don, dimension politique et dimension économique. Dans l’optique de la CSS, le géant indien n’impose pas de conditions politiques et n’exige pas de ses partenaires africains qu’ils modifient leurs systèmes économiques pour leur accorder des prêts ou pour conclure des engagements. Si l’Inde  lie son assistance technique à l’utilisation de ses biens et ses services nationaux, elle laisse néanmoins souvent les pays bénéficiaires de choisir les projets à être effectués selon leurs propres priorités nationales. Malgré cette percée notable, l’évaluation de la récente présence de l’Inde en Afrique a suscité des critiques.

 

II-3-Esquisse d’appréciation de la récente pénétration indienne en Afrique

 

Diverses analyses ont montré que les pays africains peuvent être affectés positivement ou négativement de la montée en puissance sur le continent des deux géants asiatiques, selon deux approches : d’une part, la première approche voit dans la présence des pays asiatiques émergents une menace au développement socio-économique de l’Afrique. D’autres parts, la seconde approche tente de faire de cette présence des deux géants asiatiques une opportunité et une alternative  pour le développement de l’Afrique.

 

La première approche se résume aux quelques points suivants : comme les produits chinois, les produits indiens submergent le marché africain et freinent le développement des industries locales ; ces pays, par leur exploitation excessive des ressources pétrolières et minières, sont en train de faire appauvrir le continent africain et détruire l'environnement ; l’Inde comme la Chine ne respectent pas les critères internationaux du travail, elles exportent en Afrique une main-d’œuvre nombreuse et imposent des salaires trop bas aux travailleurs locaux ;l’Inde aussi bien que la Chine ont accordé d'importants prêts aux États africains, allant à l'encontre des efforts déployés internationalement pour l'allègement de leurs dettes ; la coopération intéressée avec des régimes autoritaires maniant la rente enfreint les principes de la démocratie et des droits de l'homme[34]. De même, il a été souligné que les aspects négatifs des investissements chinois et indiens en Afrique risquent d’aggraver la dépendance de leurs clients à l’égard des activités agricoles et d’extraction minière[35]. De même, les investissements pétroliers contribuent à exacerber les contentieux frontaliers, notamment dans le golfe de Guinée où les frontières maritimes ne sont pas clairement établies. Du coup les revenus rentiers serviront à financer les conflits locaux autant qu’à être affectés pour le développement. On peut relever d’autres effets négatifs de l’émergence de la Chine et de l’Inde sur l’Afrique. En effet, s'il est communément admis que la croissance de l'Inde constitue un défi et une source d'opportunités pour les pays développés, son impact sur les pays en développement et les politiques appropriées qui peuvent être mises en place pour y faire face demeurent beaucoup plus incertaines car les conséquences pour les économies africaines de l'intégration des géants asiatiques au sein de l'économie mondiale ont en particulier été très peu explorées[36]. Ces reproches évoqués sont essentiellement fondés sur les arguments des analystes des pays développés, principalement les partenaires traditionnels de l’Afrique, nés  du souci de perdre une zone d’influence historique que représente l’Afrique avec ses ressources et son marché.

 

La deuxième approche est plus tôt basée sur l’opportunité à saisir de ce nouvel intérêt manifesté par la Chine et de l’Inde à l’égard du commerce et de l’investissement avec l’Afrique. Elle s’oppose à la première approche, relatée ci-dessus. Les tenants de l’approche de l’opportunité à saisir montrent que le développement rapide de l’Inde comme de la Chine profite deux fois à l’Afrique ; d’abord en leur achetant une grande quantité de matières premières pour les besoins de leurs industries ; ensuite en les leur revendant sous forme de grande quantité de biens manufacturés à un prix à la portée des pouvoirs d’achat locaux. Aussi, en devenant des importateurs importants des produits primaires, l’Inde comme la Chine ont permis d’améliorer les termes de l’échange profitable aux pays d’Afrique subsaharienne, grands exportateurs de matières premières.

 

En ce sens, l’Inde et la Chine constituent une opportunité pour la relance des économies africaines. Elles sont aujourd’hui les moteurs de la croissance économique en Afrique. En effet, le partenariat entre l’Inde et l’Afrique dans le secteur des hydrocarbures était essentiel et mutuellement avantageux. Il permettrait à l’Inde de renforcer sa sécurité énergétique, tout en alimentant la croissance du secteur en Afrique grâce à de meilleurs investissements créateurs d’emplois, la transplantation de la technologie, la viabilité environnementale, l’accroissement de la part d’éléments d’origine locale et la mise en valeur de ressources humaines africaines.

 

Pourtant, malgré des efforts pour distinguer le modèle indien de coopération Sud-Sud de celui proposé par la Chine, les deux stratégies peuvent être la cible de critiques similaires. Indéniablement, l’Inde comme la Chine se rapproche de l’Afrique dans la perspective de satisfaire ses propres intérêts et ces intérêts peuvent ne pas se recouper  nécessairement avec ceux des Etats africains. Plus précisément, les pays émergents constituent également un mélange de peur et d’opportunités pour les autres acteurs du Sud, qu’il s’agisse des pays émergents entre eux ou encore pour les autres en mal de développement. L’Afrique, continent oublié et sous-estimé pendant longtemps, est également en train de ressurgir sur la scène internationale.

 

Entre idéalisme discret et Realpolitik assumée, le dilemme indien  risquera alors d'être confronté à un paradoxe que les grandes puissances occidentales connaissent depuis longtemps : l'alliance assumée entre des démocraties et des régimes autoritaires. En parvenant à tenir le pari de s'imposer comme un partenaire incontournable de l'Afrique, et en assumant de plus en plus pleinement son pragmatisme sur la scène internationale et l’Inde est contrainte d’abandonner même partiellement son image traditionnelle de puissance idéaliste et discrète. Les relations indo-africaines s’insèrent dans la mondialisation (marché des matières premières, globalisation financière, chaînes de valeurs internationales..) mais elles s’inscrivent dans un basculement de la richesse et de la puissance et de déplacement du centre de gravité du capitalisme vers les deux nouveaux géants d’Asie, à savoir la Chine et l’Inde. Liées à des dynamiques spécifiques et à des stratégies décalées dans le temps, la croissance économique et la puissance politique impliquent pour l’Inde et la Chine  des visions stratégiques et géopolitiques dont l’Afrique fait partie. Ceci dit, au stade actuel il est difficile d’évaluer si les coopérations indo-africaines seront entièrement bénéfiques pour l’Afrique puisqu’il s’agit d’un phénomène assez récent et le manque d’information est un obstacle important pour être en mesure de produire un jugement éclairé sur la question posée au début.

Conclusion

De toute évidence, l’Inde s’installe peu à peu dans son rôle de puissance émergente. Les attributs de sa puissance relèvent à la fois du soft power et du réalisme économique. Sous plusieurs angles, divers aspects des relations indo-africaines ont été présentés. On y apprend que depuis les années 2000, l’Inde oriente ses partenariats vers les canaux de la diplomatie économique, c'est-à-dire le commerce, les affaires, les investissements et les partenariats politiques stratégiques. Principalement les ressources naturelles de l’Afrique sont échangées contre les produits transformés de l’Inde, et ce, de façon concentrée avec seulement quelques États, notamment ceux de l’Afrique de l’est pour des raisons historique et de proximité. Cependant, les investissements indiens en Afrique tendent à se diversifier et à se diffuser de plus en plus sur tout le continent. Par ailleurs, l’Inde se sert de ses aptitudes en éducation et en technologie pour en faire bénéficier l’Afrique dans une optique de soft power.

La montée en puissance des économies émergentes et de leur présence économique en Afrique a entraîné une concurrence entre partenaires traditionnels et émergents en vue d’élargir leur sphère d’influence sur le continent. L’Afrique doit en profiter pour négocier de meilleurs avantages ainsi qu’un contrôle accru sur son propre programme de développement et sur toute assistance s’y rattachant. Le perfectionnement et le renforcement de la CSS entre l’Afrique et  l’Inde  et dans une mesure plus élargie entre l’Afrique et le reste des pays du Sud pourraient se concevoir comme une possibilité pour le Sud de se rassembler et de coopérer plus intensément pour des alternatives plus équilibrées.

 

 

[1] Sebastian Santander, (Dir.), L'Afrique, nouveau terrain de jeu des émergents, Paris, Karthala, 2014.

[2] OECD, ‘’Industrial Policies in a Changing World: Shifting up a Gear’’, Perspectives on Global Development, Paris, 2013.

[3] Nye Joseph S., ‘’Public Diplomacy and Soft Power’’. The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 2008, n° 616, p.94-109.

[4] Christophe Jaffrelot, « Inde : la puissance pour quoi faire ?», Politique internationale, 2006, n° 113, p. 233-248 ; Gurcharan Das, ‘’The India model’’, Foreign Affairs, volume 85, n° 4, 2006, p. 2-16.

[5]Ruchita Beri, (Dir), India and Africa, Enhancing Mutual Engagement, Published by Institute for Defence Studies and Analyses and Pentagon Press, 2014.

[6] Isabelle Saint-Mézard, «Les nouvelles relations entre l’Inde et les pays  du Maghreb», L’Année du Maghreb, IX, 2013,p. 211-233 ; Abedellah Saaf, « L'Inde et le Maghreb ». Research Paper. OCP Policy Center, 2018).

[7] A titre illustratif, on peut citer  ceux de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le développement (CNUCED), de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), de la Commission économique pour l’Afrique(CEA), de la Banque mondiale, Le Fond monétaire international (FMI).

[8] À travers les programmes de l’Indian Technical and EconomicCo-operation ou dans le cadre des activités de l’Indian Council for Cultural Relations, les politiques visant un transfert de savoirs et de technologies, ou encore la formation des cadres des pays partenaires, constituaient  déjà des principaux leviers d’une perception favorable de la présence indienne sur le continent africain

[9] Les données exploitées proviennent principalement des études publiées de la CNUCED, de l’OCDE), de la CEA, de la Banque mondiale ainsi que d’autres études traitant des relations économiques entre l’Inde et l’Afrique.

[10] Pendant les dix-sept années qu’il passa à la tête du gouvernement indien (de 1947 à 1964), le Premier ministre J. Nehru, détenant aussi le portefeuille des affaires étrangères, a inscrit sa diplomatie dans une forme d’humanisme- au nom d’une troisième voie d’inspiration gandhienne- qui prônait la solidarité des jeunes nations, l’émancipation des peuples colonisés et la non-violence, notamment à travers la dénucléarisation. (Cf. Sunil Khilnani, « Portrait politique de Nehru : l’idée libérale en Inde», Esprit, 2005, n° 312, p. 101-116).

[11]Zins, Max-Jean, «L'Inde et l'Afrique : le non-alignement au service des intérêts nationaux», Politique Africaine, n° 10, juin 1983, p. 39-53.

[12] François Lafargue, « L'Inde en Afrique : logiques et limites d'une politique », Afrique contemporaine, n° 219, 2006, p. 137-149 dont p. 138

[13]Itty Abraham, ‘’From Bandung to Nam: Non-alignment and Indian Foreign Policy, 1947–1965’’,Commonwealth & Comparative Politics Journal, Volume 46, Issue 2, 2008, pp.195-219.

[14] Naidu Sanusha, ‘’Upping the ante in Africa: India’s increasing footprint across the continent’’, in Mawdsley Emma et Gerard Mccann, India in Africa: Changing geographies of power. (Pambazuka Press, 2011).

[15] La diaspora indienne en Afrique est basée majoritairement en Afrique du Sud et à l’Ile de Maurice, et dans une moindre mesure dans quelques pays de l’Afrique de l’Est comme Madagascar, le Mozambique, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, la Zambie et le Zimbabwe.

[16] Rapport ‘’Afrique-Inde: Faits et chiffres 2015’’, publié conjointement par la Commission économique pour l’Afrique et la Confédération des industries indiennes.

[17] La proximité de l'Afrique de l'Est avec l'océan Indien offre un avantage supplémentaire à l'accroissement des relations commerciales et d'investissement avec l'Inde.

[18] Le premier investissement d'une société indienne en Afrique a été réalisé en Ethiopie par Birla Group en 1959 pour créer Indo Ethiopian Textiles Share Company. Par la suite, plusieurs entreprises indiennes ont investi dans des pays africains tels que le Nigeria, le Kenya et le Soudan. Mais l'ampleur de ces investissements était faible. À l'époque contemporaine, les investissements en Afrique de l'Inde ont augmenté et sont spatialisés dans différentes régions d'Afrique. Cf. Mohammad Amir Anwar, ‘’Indian foreign direct investments in Africa: a geographical perspective’’, Bulletin of Geography. Socio-economic Series, N°. 26, Toruń: Nicolaus Copernicus University, pp. 35–49.

[19]Mawdsley, E. and McCann, G., India in Africa: changing geographies of power, (Cape Town; Nairobi, Dakar and Oxford: Fahamu Books and Pambazuka, 2010).

[20]Malancha Chakrabarty, ‘’Indian Investments in Africa: Scale, Trends, and Policy Recommendations’’, (Observer Research Foundation, February 2018).

[21] Les entreprises indiennes essaient de profiter des facilités financières ‘’offshore’’ de l’Ile de Maurice et bénéficient de diverses incitations. La destination finale de la majorité des investissements réalisés à Maurice est souvent d'autres pays africains.

[22]MalanchaChakrabarty, Indian Investments in Africa, cite.

[23] La proximité de l'Afrique de l'Est avec l'océan Indien offre un avantage supplémentaire à l'accroissement des relations commerciales et d'investissement avec l'Inde.

[24] Cf. Indian investments in East Africa: recent trends and prospects. (Export-Import Bank of India, working paper n° 68, 2017).

[25] Idem.

[26] Enquête coordonnée sur les investissements directs, Fonds monétaire international, 2014.

[27]Forte de sa présence dans 11 pays africains, Tata Africa Holdings impliquée dans les technologies de l’information, les produits chimiques, la sidérurgie et l’ingénierie, l’industrie hôtelière, l’énergie et le secteur minier.

[28]D’autres entreprises indiennes sont présentes sur le continent africain comme Arcelor Mittal (sidérurgie et mines de fer), EssarSteel (sidérurgie), Coal India, Vedanta Resources (cuivre et autres métaux), Varun Industries (minéraux rares), JindalSteel and Power (sidérurgie et énergie), ou encore Apollo Tyres (fabrication et distribution de pneus, Arsha Consulting (équipements de sécurité).

[29]Tous les trois ans, depuis 2000, Pékin s’efforce de réunir le plus de chefs d’État d’Afrique afin de rendre manifeste aux yeux du monde entier la nature bienveillante de son ancrage africain.

[30]Taylor, Ian, ‘’India’s rise in Africa’’, International Affairs, Vol. 88, n°4, 2012, pp. 779-798.

[31] Gareth Price, ‘’For the Global Good: India’s developing international role’’, (Chatham House Report, May 2011).

[32] Gareth Price, ‘’For the Global Good: India’s developing international role’’, cite.

[33] The African Development Bank Group, ‘’India’s economic engagement with Africa’’, (Africa Economic Brief, n°6, 2011).

[34]Serge Michel et Michel Beuret, La Chinafrique, Paris, Grasset, 2008.

[35]Andrea Goldstein, Nicolas Pinaud et  Helmut Reisen, L'essor de la Chine et de l'Inde: Quels enjeux pour l'Afrique ?, Publication de l'OCDE, 2006.

[36]Harry Broadman. La route de la soie en Afrique : nouvel horizon économique pour la Chine et l’Inde.(Banquemondiale, 2006).

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